
Moi, en intime
Il y a des vies qui se laissent résumer facilement. Quelques dates, quelques lieux, quelques fonctions, et l’on croit avoir dit l’essentiel. On trace une ligne, on relie des points, on donne une forme de cohérence à ce qui, en réalité, ne s’est jamais laissé enfermer.
Comme si l’existence obéissait toujours à un plan lisible.
Pour certaines personnes, peut-être que c’est vrai.
Pour moi, cela ne l’a jamais été complètement.
Si je devais dire ma vie avec honnêteté, je ne la comparerais ni à une route, ni à une ascension régulière. Je la comparerais à un fleuve.
Non pas comme une image commode, mais parce que c’est ainsi que je la ressens.
Un fleuve ne choisit pas son terrain. Il le traverse, il le négocie, il s’y adapte. Il contourne les obstacles, s’infiltre, ralentit, accélère. Il reçoit des affluents, en perd d’autres. Parfois, il déborde. Parfois, il semble s’assécher.
Et parfois encore, il donne l’impression de se tromper de direction.
Mais il continue.
Parce qu’un fleuve parfaitement rectiligne n’est plus un fleuve vivant. C’est un canal. Une contrainte. Une perte de mouvement.
Alors non, ma vie n’a jamais été droite. Elle a tourné, résisté, contourné. Elle a parfois ralenti jusqu’à l’immobile, parfois débordé sans prévenir.
Et avec le temps, j’ai compris que cela ne relevait pas d’un défaut de construction.
C’était simplement sa vérité.
Une enfance faite de contrastes
Je suis originaire du nord de la France. Mais j’ai grandi en Haute-Savoie, après la séparation de mes parents.
Très jeune, j’ai suivi mon père. À cet âge, on ne choisit rien. On s’adapte. On absorbe. On ressent avant de comprendre.
Le cadre dans lequel j’ai grandi n’était pas simple.
Mon père et ma belle-mère portaient en eux des fragilités profondes. Il y avait de la vie, de la présence, mais aussi des tensions, des excès, des colères qui pouvaient prendre toute la place dans une maison.
Par moments, cela débordait.
Je ne cherche pas à lisser cette réalité.
Mais je ne veux pas non plus la réduire à ce qu’elle avait de plus dur.
Parce qu’il y avait aussi autre chose. Des moments où tout tenait. Des soirées plus calmes. Des rires inattendus. Des instants où, l’espace d’un court temps, la maison devenait simplement une maison.
Et cela compte.
Mon père avait ses démons. L’alcool, certaines dérives, un mode de vie qui l’a progressivement abîmé.
Mais il ne se résumait pas à cela.
Il avait une énergie brute. Une présence forte. Une manière d’occuper l’espace, parfois lumineuse, parfois instable.
Et malgré tout, je l’ai aimé.
Je l’aime encore aujourd’hui, dans la complexité totale de ce qu’il a été.
Le silence, et ce qu’il fabrique
Autour de nous, certaines personnes voyaient. Pas tout. Mais suffisamment pour comprendre qu’il y avait des déséquilibres.
Et pourtant, beaucoup de choses restaient dans le silence.
Cela m’a marqué.
Non pas dans une logique d’accusation, mais dans une prise de conscience progressive : il existe des situations où l’extérieur ne vient ni nommer, ni protéger.
Ce silence forge quelque chose.
Une forme d’autonomie intérieure. Parfois une solitude aussi.
Mais avec le temps, une lucidité.
Heureusement, il y avait aussi des respirations.
Ma grand-mère descendait du nord chaque été. Sa présence apportait un autre rythme. Une douceur. Une manière différente d’habiter les choses.
Ces périodes ont compté plus que ce que je pouvais comprendre à l’époque.
Elles ont laissé une trace.
Des liens familiaux construits dans le temps
Avec mes frères et ma sœur, les relations ont été façonnées par ce contexte. Chacun a avancé avec ce qu’il pouvait, avec ce qu’il avait reçu.
Il n’y avait pas de mode d’emploi.
Cela m’a appris très tôt une chose simple : on ne choisit pas ce que l’on reçoit, mais on choisit ce que l’on construit avec.
Le lien avec ma mère, lui, s’est construit tardivement.
Je l’ai réellement rencontrée vers mes 18 ans, à une période où j’étais engagé dans la Marine nationale. Nous avons essayé de reconstruire quelque chose.
Mais il existe des liens qui ne peuvent pas être entièrement recréés lorsqu’ils n’ont pas été construits au départ.
Aujourd’hui, il y a un lien réel. Mais il y a aussi une distance. Une forme de fragilité persistante.
Et une part de manque qui ne se comble pas totalement.
C’est une réalité que j’accepte sans illusion.
Trouver sa place autrement
Je n’ai jamais été un enfant parfaitement ajusté aux cadres collectifs classiques.
Dans les groupes, je pouvais être en décalage. Parfois en retrait. Parfois maladroit dans les dynamiques sociales immédiates.
Les sports collectifs, par exemple, ne m’ont jamais réellement convenu. Et cela m’a parfois placé à côté des autres, plutôt qu’avec eux.
Mais ce n’était pas un rejet.
La musique a été une première forme d’ancrage.
D’abord dans l’harmonie d’un village, puis au conservatoire d’Annecy.
Là, quelque chose s’est organisé intérieurement.
J’aimais jouer en ensemble, sentir la construction collective du son. Mais j’aimais aussi le travail individuel, l’exigence personnelle, la progression lente.
La musique réunissait ces deux dimensions sans contradiction.
Elle permettait d’être avec les autres sans s’y dissoudre.
Avec le recul, je comprends que cela disait déjà quelque chose de fondamental :
quand quelque chose a du sens, je m’y engage entièrement.
Le réel comme formation
Très tôt, je me suis orienté vers un métier concret : le sanitaire, la plomberie, le chauffage.
Ce n’était pas une orientation intellectuelle. C’était un choix de terrain.
L’apprentissage a été rude.
Je suis tombé sur un artisan exigeant, dur dans sa manière de transmettre. Par moments, je vivais cela comme une confrontation permanente, presque brutale.
Le froid. Les chantiers. Les contraintes physiques. Les journées longues. L’obligation de résultat immédiat.
Rien de théorique. Tout était réel, direct, sans filtre.
Je n’y étais pas préparé.
Mais je suis resté.
Et peu à peu, quelque chose s’est transformé.
On apprend à tenir. À faire ce qui doit être fait. À ne pas négocier avec l’inconfort permanent.
Ce n’est pas une leçon abstraite. C’est une incorporation.
Cette période m’a construit bien plus profondément que je ne pouvais le percevoir à ce moment-là.
L’expérience de la Marine nationale
Puis il y a eu la Marine nationale.
Un autre monde. Une autre densité. Une autre exigence.
Formé à la presqu’île de Saint-Mandrier, j’ai ensuite évolué dans un environnement très particulier : celui du sous-marin nucléaire lanceur d’engins.
Un univers clos.
Un monde où la cohésion n’est pas une valeur, mais une condition de survie organisationnelle.
Chaque poste a un rôle précis. Chaque action s’inscrit dans une chaîne. Chaque erreur, même minime, peut avoir des conséquences disproportionnées.
Dans cet environnement, il n’y a pas de place pour l’approximation.
On ne peut pas se raconter d’histoire.
Il faut être fiable. Présent. Aligné avec ce que l’on fait.
Cela m’a apporté une rigueur que je n’aurais jamais acquise ailleurs.
Pas une rigueur théorique. Une rigueur vécue, intégrée dans le corps et dans les réflexes.
Et surtout, une forme de maîtrise de soi.
Le retour à la vie civile
Lorsque je suis revenu à la vie civile, une évidence s’est imposée progressivement : construire.
Pas simplement travailler.
Construire quelque chose qui m’appartienne, qui repose sur mes choix, mes décisions, mes responsabilités.
J’ai eu quelques expériences chez différents employeurs, le temps de reprendre contact avec le terrain civil, ses contraintes, ses logiques.
Puis l’envie d’entreprendre s’est imposée sans détour.
Entreprendre
J’ai créé, développé, dirigé.
D’abord en France, puis en Suisse.
Deux environnements exigeants, chacun avec ses règles implicites et explicites.
L’entrepreneuriat apprend très vite une chose essentielle : il n’y a pas de filtre entre soi et le réel.
Les chiffres. Les clients. Les charges. Les imprévus. Les tensions humaines. Les décisions à prendre sans garantie.
Il faut avancer malgré l’incertitude.
Il faut décider sans toujours savoir.
Il faut assumer.
J’ai connu des réussites, des erreurs, des ajustements. Des périodes fluides. D’autres beaucoup plus tendues.
Rien n’a été parfaitement linéaire.
Mais tout a été formateur.
Le déséquilibre
Avec le temps, dans l’intensité de ces rythmes successifs, quelque chose s’est déséquilibré.
Non pas brutalement.
Mais par accumulation.
Un rythme trop soutenu. Une forme de tension continue. Une manière de fonctionner qui finit par devenir une norme sans qu’on la questionne vraiment.
Dans ce contexte, j’ai aussi connu un rapport compliqué à l’alcool.
Je ne le mets pas en avant.
Mais je ne le cache pas non plus.
Parce que cela fait partie de mon histoire.
Et parce que j’avais déjà vu ce que cela pouvait produire ailleurs.
Il existe des moments où l’on se rapproche de ce que l’on pensait ne jamais reproduire.
La prise de conscience
Et puis il y a un moment particulier.
Pas spectaculaire.
Pas visible.
Mais décisif.
Un moment où l’on comprend que deux directions existent encore : continuer, ou changer.
Regarder les choses en face, sans détour.
J’ai traversé ce moment-là.
Et il n’y a rien de confortable dans ce type de bascule.
C’est une décision intérieure.
Discrète, mais structurante.
J’ai compris que je ne voulais pas poursuivre dans cette direction.
Alors j’ai corrigé.
Progressivement. Concrètement. Sans bruit.
Une phase de transition
Aujourd’hui, je suis dans une phase de transition professionnelle.
La structure n’est plus la même qu’avant.
Mais cela ne correspond pas à une régression.
C’est même l’inverse.
Car dans cette période, quelque chose s’est clarifié.
Un rapport plus stable à moi-même. Une cohérence plus fine. Une manière d’avancer moins dispersée.
Tout n’est pas simple.
Mais tout est plus aligné.
Et cela change profondément la perception des choses.
Ma famille
Aujourd’hui, ce qui compte le plus pour moi, c’est ma famille.
Je suis marié, et père de quatre enfants.
Ils ne sont pas un élément de mon parcours.
Ils en sont le centre.
Mon épouse également.
Sans eux, ce que je fais perdrait une grande partie de son sens.
Nous avons construit notre vie en Haute-Savoie, sans facilité particulière. Avec du travail, des engagements, des emprunts, des efforts répétés.
Pas à pas.
Le fleuve
Avec le temps, l’image du fleuve n’a pas disparu.
Elle s’est même précisée.
Un fleuve reçoit des affluents. Certains durent. D’autres disparaissent.
Comme les relations. Comme les périodes de vie.
Il y a des passages. Des croisements. Des détours.
Et parfois des erreurs de direction.
Mais le mouvement continue.
Toujours.
Aujourd’hui
Je ne cherche pas à donner une image.
Je cherche à rester cohérent avec ce que je construis.
Conclusion
Ma vie n’a jamais été droite.
Et elle ne le sera probablement jamais.
Mais cela n’est pas un problème.
Parce qu’un fleuve vivant ne cherche pas la ligne droite.
Il cherche simplement à continuer d’exister en traversant ce qui se présente.
En toute simplicité
Si j’ai choisi d’écrire ces lignes, ce n’est pas pour produire une image.
C’est simplement pour poser les choses telles qu’elles sont.
Au fond, je suis quelqu’un comme les autres.
Il y a eu des moments très heureux. Des instants familiaux, des amitiés, des choses simples qui ne semblent pas importantes sur le moment, mais qui prennent de la valeur avec le temps.
Et il y a eu des périodes plus difficiles. Des tensions. Des ruptures intérieures. Des moments qui laissent une trace différente.
Tout cela coexiste.
Ce ne sont pas des oppositions.
Ce sont des strates.
Des équilibres mouvants qui se construisent et se déplacent au fil du temps.
On avance avec cela.
On ajuste. On corrige. On continue.
Si j’ai écrit ce texte, c’est aussi pour rappeler quelque chose de simple :
derrière une fonction, un parcours ou une responsabilité, il y a toujours une personne.
Avec une histoire.
Des forces.
Et des limites aussi.
Et cela, au fond, ne change pas.
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